L’empreinte du dragon – comment fonctionne l’écriture chinoise

Il était une fois… le milieu du troisième millénaire avant Jésus-Christ. C’est-à-dire il y a quatre mille cinq cents ans ans. Huangdi (黄帝), plus connu sous le nom de l’empereur Jaune, mena son règne sous les auspices de la culture et des arts. Une de ses femmes posa les bases de la sériciculture, lui-même fut un précurseur des arts martiaux, et un de ces ministres inventa l’écriture chinoise. Voici comment.


affiche HSK 1 - 150 caractères chinois à connaître pour passer le test
Les principaux sinogrammes (hanzi)



Naissance de l’écriture chinoise

Un jour, à la tombée de la nuit, l’empereur alla trouver son fidèle ministre Cangjie (倉頡) en bordure d’un champ. Ce dernier s’acquittait de sa promenade quotidienne et vespérale. L’empereur le héla, fixa ses quatre yeux – Cangjie, dont vous trouverez juste en dessous le portrait, avait bel et bien deux paires d’yeux – et lui annonça qu’il était grand temps d’inventer un nouveau système d’écriture. À l’époque, l’administration se contentait d’utiliser un système de cordes et de cordelettes pour compter ou enregistrer une information, un peu à la manière du quipu inca. Mais ce système ne convenait plus à celui qui venait d’unifier la Chine.

Ancient Chinese Mythology : Cangjie/倉頡 - Chinese God of ...
Le ministre Cangjie (倉頡)

           
Un ordre de l’empereur ne se discute pas. Cangjie le savait et continua sa promenade l’esprit occupé. Il devait à tout prix ne pas faillir dans cette tâche, ne pas rentrer chez lui tant qu’il n’eût découvert aucun moyen nouveau, révolutionnaire, de retranscrire la parole. D’écrire. Mais rien, pas même l’esquisse d’une idée, ne vint à son esprit. Cangjie marcha, encore et encore. Rentrer, abandonner l’exposerait aux pires des sévices. Il poursuivit sa route pendant plusieurs semaines, sans jamais s’arrêter, jusqu’à qu’un petit ruisseau n’entrave son chemin au milieu d’une vallée. Il s’assit dans l’herbe, espérant que le roulement de l’eau lui amènerait un peu d’inspiration.

À peine s’était-il installé qu’un éclair de lumière l’aveugla et un cri effrayant descendit du ciel. Une bête rouge, immense, tombait droit sur lui. C’est un phénix, se dit Cangjie, et il est en train de m’attaquer ! L’oiseau s’approchait de plus en plus, son bec aiguisé pointant précisément dans sa direction. Le bruit de ses ailes dans l’air perçait le ronronnement du ruisseau. Cangjie paniqua, se prépara à détourner la tête pour sauver ses quatre yeux et, au moment où l’oiseau n’était plus qu’à quelques centimètres de son visage, sentit un objet rebondir sur son crâne. Il releva la tête. Le phénix était parti au loin. À nouveau le ruisseau coulait paisiblement. Cangjie tâtonna dans l’herbe et saisit l’objet que lui avait apporté l’oiseau. C’était une petite motte de terre sèche avec, dessus, des traces mystérieuses.

Mais qu’est-ce que c’est ? se demanda Cangjie. Il était ministre de l’empereur, historien de formation, et très peu au fait des dernières connaissances géologiques. Il se leva et, déterminé à résoudre l’énigme de ce petit bloc de terre, rebroussa chemin vers son domicile.

Alors que, des semaines plus tard, il arrivait chez lui sans être plus avancé sur sa découverte, il croisa un chasseur. « Sais-tu ce que c’est ? », l’interrogea-t-il en lui montrant le morceau de terre. « Oui, c’est une empreinte », lui répondit le chasseur en haussant les épaules. « Une empreinte ? Laquelle ? » « Celle d’un pixiu. » Cangjie eut alors une illumination : si un animal pouvait laisser une empreinte dans la terre, et que l’on pouvait deviner, en la regardant, l’espèce de l’animal qui l’avait tracée, alors…

L’écriture chinoise était née. Cangjie passa des mois à regarder les choses autour de lui, les arbres, les montagnes, les objets du quotidien, et à dessiner leur empreinte. Il en fit des pictogrammes. L’empereur fut satisfait, et le système d’écriture de Cangjie devint officiel dans tout l’Empire.

Évidemment, il s’agit d’une légende. Huangdi, l’empereur Jaune, est très certainement un personnage mythique, qui selon la tradition aurait civilisé le peuple chinois en les encourageant à abandonner leur vie nomade et en développant l’architecture, la musique, le calendrier, la médecine, la monnaie, etc. En plus de l’écriture. Mais ce récit illustre bien la différence principale entre un système d’écriture logographique, celui de Cangjie, et un système alphabétique ou syllabique – celui que j’utilise actuellement (sauf si vous lisez une traduction automatique).


Alphabets vs logogrammes

Prenons le mot « ARBRE ».

Français : ARBRE

Anglais : TREE

Coréen : 나무 namu

Chinois : 木 mu

Japonais : 木 ki

Ainsi, en français et en anglais, arbre et tree sont écrits grâce à des lettres, qui ensemble forment l’alphabet latin. En coréen, 나무 est une combinaison de deux syllabes (나 na + 무 mu). Toutes les syllabes forment l’alphabet utilisé pour écrire le coréen, le hangeul. Dans ces trois langues, auxquelles on pourrait en ajouter des centaines, l’écriture du mot rend directement compte de sa prononciation. Imaginons que vous ne connaissez pas la signification du mot « ARBRE » : si vous savez lire, vous saurez tout de même le prononcer.

En chinois et en japonais, c’est tout autre chose. 木 est un pictogramme, c’est-à-dire une catégorie des logogrammes. Faisons un détour par quelques définitions :

Un logogramme est graphème notant un lemme, c’est-à-dire, en gros, un dessin notant un mot. Aujourd’hui, parmi les logogrammes, sont encore utilisés les sinogrammes (logogrammes faisant partie de l’écriture chinoise), mais jadis étaient employés les hiéroglyphes, l’écriture cunéiforme, l’écriture maya… Les chiffres arabes, au demeurant, sont des logogrammes : de la même manière que 木 se dit mu en mandarin et ki en japonais, 5 se dit cinq en français et pięć en polonais – 5 ne porte donc dans sa transcription aucune information sur sa prononciation.

Un idéogramme est un logogramme représentant une idée abstraite. Par exemple, 中(zhōng en chinois, naka en japonais) signifie le milieu.

Un pictogramme est un logogramme représentant une chose concrète.

Revenons à notre arbre. Un tronc (|) + des branches (一) + des racines (入) + beaucoup des siècles d’usage = 木. Un pictogramme, donc. Et ce 木 n’indique pas la prononciation du mot. Par conséquent, il peut se lire de plusieurs manières.

À Pékin : 木 mu

À Shanghai : 木 mo

En japonais : 木 ki

Sans parler des nombreuses autres variantes. Cela constitue donc la différence majeure entre le système d’écriture chinois et le nôtre : les signes graphiques ne traduisent pas pour l’œil la prononciation des mots, mais restent totalement indépendants du signe phonique (mu, mi, ji, soit arbre).

Avantages du système d’écriture chinois

Les avantages de ce système d’écriture sont nombreux. Il a joué avant tout un important rôle politique, en permettant à un pouvoir centralisateur de jeter les bases d’une culture commune à des fins d’unification, pour un aussi grand territoire. Ainsi, l’écriture étant unifiée, tous les Chinois ont pu lire et comprendre un même texte, sans pour autant parler la même langue. Ce système demeure aujourd’hui encore un ciment culturel de la Chine.

Le deuxième avantage (c’est une sélection très subjective) réside dans la fonction de transmission que doit être l’écriture. Un mot transcrit par un alphabet est une barrière entre une idée abstraite et le réel, quand un idéogramme assure une certaine continuité. En effet, le mot « arbre » ne représente rien : qui ignore sa signification ne peut la deviner par son écriture. C’est l’opposé avec les idéogrammes, qui assurent une appréhension partielle mais déjà figurative du réel.

Un troisième avantage concerne bien sûr la lecture, beaucoup plus synthétique, plus condensée en langue chinoise qu’en langue alphabétique.

L’apprentissage de l’écriture, en Chine et dans les autres pays ayant recours à ce système d’écriture, se poursuit jusqu’aux dernières années du lycée. Une rigueur parfaite est exigée, étant donné la complexité du traçage des idéogrammes ainsi que leur nombre. Aujourd’hui, plusieurs milliers de sinogrammes sont recensés. Comptez-en environ 5 000 à connaître pour être bilingue en chinois ; 3 000 si vous êtes japonisant. De plus, se sont développés en Chine et à Singapour les sinogrammes simplifiés, tandis qu’à Taïwan, Hong Kong et Macao subsistent officiellement les sinogrammes traditionnels.

Histoire

Les caractères chinois s’appellent les hanzi (漢字) en Chine, hanja (漢字) pour le coréen, kanji pour le japonais (漢字) ou encore le Chữ nho au Vietnam. Vous remarquez, donc, que l’écriture est la même.

han = les Hans, ethnie majoritaire de Chine

zi = le caractère

Pourquoi sont-ils utilisés dans ces autres pays ? Tout simplement parce que ce système d’écriture s’est diffusé en Asie, et que les Chinois l’ont proposé à leur voisin pour mettre par écrit leur langue.



Japonais

Le peuple de l’Empire du Soleil levant a adopté l’écriture chinoise au IVe siècle après JC. Des moines chinois l’ont importée en même temps que le bouddhisme. Néanmoins, les deux langues étant très différentes, les Japonais ont ajusté l’emploi de ces caractères pour qu’ils puissent retranscrire leurs mots. Il existe donc aujourd’hui deux manières de prononcer les idéogrammes japonais, appelés kanji. La manière kun – ou la manière japonaise, et la manière on – dite sino-japonaise. Expliquons.

Les hiragana, un des deux syllabaires japonais

Quand les Chinois ont prêté leur système d’écriture aux Japonais, ces derniers possédaient déjà leur langue, composée de mots. Ils ont donc écrit ces mots avec des hanzi/kanji chinois. Un mot japonais écrit avec un idéogramme chinois renvoie à la lecture kun – « japonaise ». Mais les Chinois ont importé plus que des idéogrammes : des idées, des notions, des objets nouveaux ont aussi pénétré l’île. Les Japonais ont donc adopté de nouveaux mots qui, écrits avec des kanji, se lisent à la sino-japonaise – on.

La règle de base – qui évidemment souffre de très nombreuses exceptions – est la suivante : quand un kanji est utilisé seul, on prononce sa lecture kun. Quand il forme, avec un ou plusieurs autres, un mot composé, on lit sa prononciation sino-japonaise.

Retrouvons notre arbre 木 (ki). Et compliquons un peu la chose en ajoutant 琴 (koto) après 木.
琴 (koto) est un instrument traditionnel japonais, une sorte de luth. 木 (ki) signifie l’arbre. Ce sont là leur lecture japonaise. Néanmoins, l’association des deux termes, 木琴, soit mot à mot « bois-luth », ne se prononce pas selon les lectures japonaises, mais sino-japonaises. On ne dit pas kikoto, mais mokkin. Il est donc, si l’on a bien suivi la particularité des systèmes d’écriture logographiques, possible de rencontrer le mot 木琴, de comprendre qu’il s’agit d’un koto dont les cordes sont en bois, mais de ne pas savoir comment le prononcer. Ici, ce peut-être le cas pour un très jeune enfant, ou un étranger, par exemple. À quel âge apprend-on le mot « xylophone » ?

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Les 80 kanji à connaître pour le JLPT N5

Par ailleurs, les Japonais ont aussi deux syllabaires : les hiragana et les katakana. Les premiers servent à indiquer les signes grammaticaux (conjonctions, terminaisons, conjugaisons, particules, etc.) ainsi que certains mots qui n’ont pas d’idéogrammes, ou dont le kanji est très peu utilisé. Les katakana servent à écrire les mots d’origine étrangère (qui sont très courants en japonais) ou issus de certains domaines lexicaux (scientifiques, onomatopées, etc.). Ou simplement pour mettre un mot en emphase. Les hiragana et les katakana, que l’on apprend en premier lorsque l’on commence le japonais, sont des anciens kanji, que l’usage a transformés en syllabe.

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Les katakana, le deuxième syllabaire japonais

Ainsi, le japonais a recours à cinq systèmes d’écriture différents. Oui, parce qu’il ne faut pas oublier les chiffres arabes (arabiasûji) et l’alphabet latin (rômaji).



Coréen

Le coréen utilise un syllabaire, le hangeul, pour retranscrire sa langue. Des idéogrammes chinois sont également utilisés, les hanja. Là aussi, c’est la diffusion du bouddhisme qui a porté avec elle le système d’écriture chinois. Au XVe siècle, le roi Sejong le Grand fit de l’alphabet hangeul le système officiel. L’usage des hanja fut progressivement enrayé. En Corée du Nord, les hanja furent officiellement abandonnés en 1949. En Corée du Sud, c’est un peu plus compliqué. Ils sont toujours enseignés aux jeunes Coréens, et encore très utilisés, lorsqu’il s’agit de différencier entre deux homophones, pour indiquer un mot spécialisé, dans la littérature, les noms de famille, les noms de lieu, etc.

Le hangeul, l’alphabet coréen


À l’aube du troisième millénaire, un projet de réintroduire les hanja dans les documents officiels et sur les panneaux de signalisation divisa la Corée du Sud. Le but du gouvernement était d’abord de faciliter la venue des Chinois et Japonais – qui, quoique ne pouvant pas prononcer le coréen, peuvent plus ou moins le comprendre quand ils le lisent, à condition qu’il soit écrit en hanja –, puis de renouer le peuple avec ses origines chinoises.

Bref, d’un côté se démarque une volonté d’affirmer son indépendance culturelle à l’égard de la Chine (et du Japon, puisque lors de l’occupation japonaise de la Corée dans la première moitié du XXe siècle, le hangeul fut un vecteur de la résistance à l’occupant), de l’autre une réticence à s’amputer de la tradition et de ses racines linguistiques – évidentes. Une sorte de géopolitique linguistique, donc.

Ainsi pourrait-on développer davantage sur d’autres aspects du système d’écriture chinois – et ce sera fait. Pour l’instant, retenons surtout que le système d’écriture chinois, diffusé dans presque toute l’Asie du Sud-Est, reste l’un des moyens de lecture et d’écriture les plus utilisés dans le monde. Et si difficile et absurde puisse-t-il paraître aux premiers abords, pour un esprit qui a baigné dans les alphabets ou les syllabaires depuis sa prime enfance, il constitue une expérience incroyable, une ouverture sur un système de lecture, et donc de pensée, de vie et de rapport aux choses, totalement nouveau.

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