Histoire de Londres, let’s go.

Qui n’a jamais rêvé d’aller frapper à la porte du 221B Baker Street ou de fouler le Westminster Bridge aux premières lueurs du ciel ? D’éviter les V2 grâce au désir d’un certain lieutenant américain, ou encore de contempler le ciel avec en tête les vers de Verlaine :

Six heures. Les buveurs regagnent leur buvette,

La famille son home et la rue est à Dieu

Et dans le ciel sali quelque étoile seulette

Pronostique la pluie aux gueux sans feu ni lieu.

No offense, Londoners ! Bien sûr, Londres n’est pas que pluie et bière. Et nous ne saurons réduire l’Angleterre à son protestantisme. Alors, allons-y, bravons les secousses du temps, dépassons les inimitiés de l’histoire et oublions les guerres : Back to Londinium (la ville, pas l’album d’un des groupes préférés de l’auteur de ces lignes).

Britannia

Avant qu’elles ne suscitent l’intérêt des Romains, les îles britanniques sont habitées par des peuples celtes et belges. Quoique les sources soient rares, ces derniers ne semblaient pas du tout coupés du monde, mais entretenaient déjà depuis plusieurs siècles des relations commerciales – export de minerais principalement –  avec les Grecs, les Carthaginois et les Celtes de Gaule. Jules César, dans la continuité de sa guerre des Gaules, mène deux expéditions militaires dans le sud de l’île de Bretagne en 55 et 54 av. J-C. Ses troupes se retirent vite, mais permettent déjà d’installer les bases d’une relation culturelle et économique entre les Romains.

Mais l’économie porte en elle la politique, comme la nuée anglaise porte la pluie. Ces premiers contacts contribuent à installer une sorte de protectorat romain au sud de l’île : certains rois n’hésitent pas à appeler Rome pour se défendre des Pictes de Calédonie (l’actuelle Écosse) ; le latin est enseigné aux élites brittoniques ; des viae romaines sont inaugurées et des immigrés romains s’installent au sud. Le paysage architectural s’en trouve modifié, avec l’apparition des premières villes – les villages indigènes étant faits de torchis et de bois.

Néanmoins, une expédition armée dans un but colonisateur n’est pas envisagée avant le milieu du Ier siècle. Priorité est donnée à la Gaule, qu’il faut aménager de manière pérenne. C’est l’empereur Claude qui, en 43 ap. J-C, monte un projet d’invasion de l’île à grande échelle. Quatre légions débarquent et remportent la bataille de Medway. Claude, victorieux, rentre à Rome et prend le titre de Britannicus. Il donnera ce prénom à son fils – qui lui même inspirera la célèbre tragédie de Racine. Les décennies qui suivent sont jalonnées de révoltes vaines mais sanglantes de la part des peuples brittoniques. L’île est soumise jusqu’au mur d’Hadrien – puis celui d’Antonin –, construit pour protéger la province Britannia des peuples de Calédonie. L’Irlande (Hibernia) n’est jamais conquise.

Londinium est fondée quelques années après les expéditions de Claude. La Tamise, étroite mais profonde à cet endroit, offre une bonne route pour les navires commerciaux. Un pont de bois est bâti : la pierre remplacera le bois au XIIe siècle, certes, mais il s’agit bien là, déjà, du London Bridge.

La nature de Londinium fait débat : peu de preuves archéologiques soutiennent l’idée qu’un camp militaire y fut installé, laissant donc penser que la ville a été une simple colonie civile. Londinium est victime de la situation politique instable en Britannia dès 60 ap. J-C : la révolte menée par la reine des Icènes Boadicée atteint Londinium qui est pillée. Les habitants reviennent pourtant, et enrichissent leur ville d’infrastructures : forum, basilique, fort, etc. Au début des années 200, une enceinte entoure le site, attestant ainsi de son importance : le territoire actuel de la City correspond au Londinium de ces années-là. Tout au long de cette période romaine, la ville acquiert de l’importance, religieuse, économique et démographique – c’est la plus grande ville de la Bretagne romaine.

En 410, les Romains, dont l’Empire est en déclin, quittent l’île, qui ne tarde pas à subir les invasions des peuples anglo-saxons germaniques et des Astérix bretons que sont les Calédoniens. Londinium se vide de ses habitants, le commerce ayant drastiquement chuté, et semble avoir été abandonnée.

Moyen Âge

Des traces d’une présence humaine vers 600 ap. J-C sont retrouvées non loin de l’ancienne cité romaine. Les Anglo-Saxons se seraient installés à environ un kilomètre de Londinium pour développer un comptoir de commerce, Lundenwic, que les raids des Vikings à partir du IXe siècles n’épargnent pas. Dans les années qui suivent, l’archéologie laisse penser que les Anglo-Saxons, sur décision d’Alfred le Grand qui organise la défense anglo-saxonne contre l’envahisseur danois, ont migré de Lundenwic à Londinium. Deux boroughs sont bâtis pour défendre le pont stratégique. La ville s’étend désormais sur les deux rives de la Tamise.

Mais les Danois insistent. En 1013, le roi Sven à la Barbe fourchue s’empare de Londres puis de tout le pays. Le règne du roi Æthelred II, bien nommé le « Malavisé », est interrompu et ce dernier s’enfuit en France. La mort de Sven l’année suivante offre à Æthelred II l’occasion de retrouver le trône d’Angleterre, après avoir repris Londres. Son successeur, son fils Édouard le Confesseur, fit bâtir son palais à Londres, ainsi qu’une abbaye où il sera inhumé après s’être, dit-on, étouffé avec un morceau de pain : l’abbaye de Westminster. Depuis, une partie des rois et reines d’Angleterre sont couronnés dans cet édifice, où ils ont aussi leur sépulture. La construction de cet édifice, aujourd’hui un des lieux les plus visités de la ville, entraîne le développement politique de Londres, à Westminster, tandis que la City persiste à accroître les activités commerciales.

En 1066, Guillaume le Conquérant est sacré roi d’Angleterre, après avoir vaincu le roi Harold II lors de la bataille d’Hastings. Sous son règne, les révoltes, exactions, pillages sont fréquents, et l’ancien duc de Normandie ordonne de sévères répressions : il fait construire, à cet effet, la tour de Londres, qui deviendra un des symboles de l’omnipotence royale.

Ainsi, à partir du XIe siècle, la ville de Londres s’établit de plus en plus autour du pouvoir royal. En 1192, les Londoniens obtiennent de Jean Sans Terre, frère de Richard Cœur de Lion parti en croisade, de devenir une commune et d’élire un maire. La révolte des paysans, asphyxiés par les impôts pour financer la guerre face à la France, s’invite dans la capitale. La tour de Londres, où s’est réfugié le jeune roi Richard II, est assiégée par les hommes de Wat Tyler, figure de proue des paysans. La fin tragique de l’événement, lors duquel la tête de Wat Tyler est désolidarisée de son corps, illustre les accointances entre le Lord-maire de Londres, William Walworth, et le roi d’Angleterre. Les rebelles, sans chef, sont pris de court.

La Réforme

La suite de l’histoire de Londres est bien sûr marquée par la Réforme. En 1534, Henri VIII est excommunié pour avoir bravé l’autorité papale, qui lui refusait l’annulation de son premier mariage avec Catherine d’Aragon. Réponse directe du roi d’Angleterre, qui signe l’acte de suprématie, fondateur de l’Église anglicane : le roi, et ses successeurs, est le « chef unique et suprême de l’Église d’Angleterre ». Il ne répond plus de Rome et les biens d’ordres religieux sont confisqués. Cette décision modifie largement le paysage de Londres, puisque ces biens sont revendus, privatisés voire transformés ou détruits.

Cette époque, rythmée par les règnes des Tudors, entraîne à Londres une explosion démographique. Ville refuge des pauvres et des protestants étrangers, elle s’étend sur toute la campagne environnante, au grand dam des autorités qui ne parviennent pas à freiner la multiplication des logements, souvent insalubres. À la fin XVIIe siècle, presque 200 000 habitants habitent dans une Londres qui grandit à vue d’œil. Le commerce bat son plein, des compagnies à charte sont créées et fournissent leurs marchandises jusqu’aux Indes orientales, au Levant et en Asie. C’est en 1567 qu’apparaît la première bourse de commerce londonienne : le Royal Exchange.

Enfin, l’époque des Tudors est aussi celle où se dresse au sud de la Tamise un bâtiment en forme de sphère : le théâtre du Globe, qui accueille entre 1599 et 1642 William Shakespeare et sa troupe. Reconstruit à l’identique en 1999, il est le lieu idéal pour écouter les pentamètres iambiques du célèbre barde.  

L’accroissement du nombre d’habitants encourage le premier des Stuarts, Jacques Ier, à entreprendre des travaux d’urbanisme. Inigo Jones imagine des places, en forme de carré, les squares, autour desquels sont disposés des grands lotissements, les estates. Sortent de terre St James’s Square, la Maison des banquets de Whitehall, puis Hyde Park.

Révolutions

Le XVIIe siècle est celui de la métamorphose. À commencer par les régimes politiques, puisque Londres prend le parti des parlementaires contre les royalistes lors de la première guerre civile. Le roi Charles Ier finit décapité en 1649 devant la Maison des banquets. S’ensuivent alors les quatre années où Oliver Cromwell devient le Lord-protecteur du Commonwealth d’Angleterre, qui inspireront les dramaturges, des deux côtés de la Manche. La monarchie des Stuart est restaurée en 1660, avec l’accession au trône de Charles II. Son règne est marqué par des graves épidémies de peste ainsi que le célèbre incendie de Londres de 1666, qui réduit en cendre la quasi-totalité de la City.

(Ici, je voudrais rendre hommage à Robert Hubert, horloger né à Rouen, qui fut le bouc émissaire condamné par les autorités pour rétablir l’harmonie et apaiser les rumeurs fallacieuses. Le Français avoue avoir déclenché l’incendie sur ordre du pape. Le procès est sans appel, et Robert est pendu. Quelques jours après sa mort, la vérité surgit : l’horloger n’était même pas à Londres les jours de l’incendie, ses confessions sont fausses ! On accuse tout de même les catholiques. Mes pensées vont aussi à Thomas Farriner, boulanger dont la boulangerie a très certainement été le point de départ de l’incendie. Lui savait que Robert Hubert était innocent, ce qui ne l’empêcha pas de signer l’acte d’accusation, mensonger, à l’égard du second martyr de Rouen. Autres temps, autres mœurs… ou pas. Je n’ai rien à ajouter.)

Passons. Le Parlement adopte plusieurs lois pour reconstruire la ville. Londres se redresse sur les mêmes plans, les bâtiments insalubres à l’origine des épidémies de peste ravageuses en moins. La ville qui avait perdu beaucoup de ses âmes lors de celles-là (l’incendie avait fait une dizaine de morts seulement) accueillent de nouveaux immigrés, des huguenots fuyant le Royaume de France dont la signature du roi Louis XIV vient de révoquer l’Édit de Nantes. Ces immigrés, artisans pour la plupart, s’installent dans les quartiers de Soho, de Petticoat Lane ou de Spitalfields qui se développent et font de la ville phénix une capitale du textile, spécialement des soieries. Bref, Londres est déjà très française en 1700, puisque 5 % des 500 000 Londoniens sont des froggies. Voilà à quoi pouvait ressembler Londres quelques années après la Glorieuse Révolution.

Période contemporaine

Le XVIIIe siècle voit Londres passer à la vitesse supérieure. Sa population double en un siècle. L’urbain finit de dévorer la campagne. Deux nouveaux ponts sont jetés sur la Tamise : Westminster, cher à Wordsworth, et Blackfriars, d’où fut pendu – ou se pendit – deux siècles plus tard le célèbre banquier italien Roberto Calvi. Mais la ville ne parvient pas à apaiser les tensions récurrentes entre les catholiques et les protestants. En 1780, les Gordon Riots tuent 300 personnes et détruisent de nombreux bâtiments.

Au XIXe siècle, Londres crève le plafond. En un siècle, elle passe d’un million à presque sept millions d’habitants. Débarquent sur les rives londoniennes des ruraux, des Irlandais fuyant la famine, des Juifs fuyant les pogroms, etc, qui s’installent dans l’East End, à Whitechapel, à Stepney, dans des conditions insalubres, favorisant les épidémies, la délinquance et les mauvaises odeurs. Car oui, Londres pue. À tel point qu’à l’été 1858, les ouvriers ne peuvent plus travailler, le Parlement ne veut plus siéger, les poissons font demi-tour, tous indisposés par les effluves de déchets et de corps en décomposition. Londres, désormais traversée non plus par la Tamise, mais par le Styx, pour reprendre le fin mot de Sir Benjamin Disraeli, a la bonne idée de se doter d’égouts. Cet événement reste dans les mémoires sous le nom de la Grande Puanteur.

Qui dit expansion considérable, dit donc aménagements publics. Les transports se diversifient : tramways hippomobiles pour les plus pauvres, omnibus (hippomobiles aussi) pour les plus riches. À partir de 1836, le rail concurrence le sabot. Les lignes ferroviaires se multiplient, quitte à passer en force en détruisant les logements. Les habitants délogés se réfugient dans les banlieues, qui commencent à croître. Londres, ainsi aménagée, ainsi moderne, déborde.

En 1851, elle accueille six millions de visiteurs venus témoigner de la première Exposition universelle, qui a lieu dans le Crystal Palace construit par Joseph Paxton. Londres est fière, caracole à la tête de l’Europe, parangon de la modernité. Mais les Londoniens, eux, sont ralentis par les incessants embouteillages qui bloquent le centre-ville. Plus de places sur les routes ? – créons-en de nouvelles, là où il y a de la place. En 1863 est inaugurée la première ligne de métro du monde, qui joint Paddington à la City.

La multiplication des offres de transports et le développement des faubourgs vide le centre de Londres, à l’entame du XXsiècle, de ses habitants, qui préfèrent les pavillons et les résidences des Metroland.

Ce siècle est long, difficile et extrême, pour toutes les villes de la planète. Les ennemis sont multiples. Ceux de Londres viennent du ciel. Dès 1915, Zeppelins et Gotha G IV (avions allemands) lâchent leurs explosifs sur la capitale anglaise. La Seconde Guerre mondiale sera beaucoup plus terrible. La Bataille d’Angleterre est meurtrière, le Blitz allemand détruit de nombreuses villes anglaises industrielles, et Londres en premier : 13 000 morts, 1,5 millions de sans-abri. Les monuments historiques ne sont pas épargnés. La cathédrale Saint-Paul esquivera les bombes, et deviendra un symbole de la résistance londonienne à la pluie explosive. À partir de 1944, ce ne sont plus des bombes mais des missiles V1 et V2 qui détruisent la ville et font plus de 50 000 victimes.

Après la guerre

La période d’après-guerre s’ouvre avec l’inauguration d’un nouvel aéroport : Heathrow, en 1946. Ville mondiale, Londres accueille les Jeux olympiques en 1948. Puis arrive un nouveau phénomène, prévisible. Après la puanteur de 1858, voici le grand smog de 1952, qui motive l’abandon du charbon pour le gaz et l’électricité. En 1965, changement administratif, puisque les 32 boroughs et la City se réunissent dans une nouvelle entité : le Greater London est né. Dirigé par le Greater London Concil, ce grand Londres peut être un important contre-pouvoir au Premier ministre, tant ses compétences sont étendues et variées, notamment sous le mandat de Thatcher. En 1986, le GLC disparaît. En 1998 est mis en place le Greater London Authority (l’Autorité du Grand Londres).

Culturellement, la deuxième moitié du XXe siècle est extrêmement riche. De la mode à la musique pop, les années 1960 – dites Swinging London – ont vu les baby-boomers briser les codes, électrifier les guitares et dénuder (un peu) les corps. De courte durée, cette époque prend fin avec la crise industrielle qui frappe, dès 1967, l’industrie portuaire londonienne. Un climat plus sombre, mais une réaction culturelle toujours présente : les années 1970-1980 à Londres, ce sont les jubilés d’argent de la reine Elizabeth II – God save the Queen, diront les Sex Pistols depuis leur péniche –, Brixton et la rencontre du punk et du reggae, les guitares endiablés des frères Knopfler, la légende Queen, la religion Iron Maiden, et tant d’autres.

Le nouveau siècle – je vous rassure, la scène musicale londonienne est toujours d’une qualité incroyable, tendez l’oreille – commence avec un événement frappant et précurseur pour Londres : en 2003 est acté le Congesting Charging Zone, une zone de péage immense, facturant l’entrée en voiture dans la capitale. En 2005, une série d’attentat dans le métro provoquent la mort de 52 personnes.

Le paysage aussi a changé. Une ogive de 180 mètres de hauteur, mi-cornichon mi-suppositoire, est dressée en 2003 : the Gherkin. En 2012, The Shard (l’écharde) est érigé et atteint 310 mètres de hauteur. La même année, la ville accueille les Jeux olympiques.

En 2017, les images de la tour Grenfell en feu ont fait le tour du monde. 79 personnes n’ont pu échapper aux flammes.

Quelle histoire, celle de cette ville. Le génie y côtoie la misère, la piété et l’empathie sous-tendent la fierté. On y croise de tout, à Londres, des Anglais, des Français, des Indiens, des Russes, des Irlandais, bref, la tradition est à l’hospitalité. Depuis près de deux millénaires, cette ville est un melting pot, une terre de rencontre. Une déclaration d’amour à la vie, passionnée mais lucide, car la misère n’est jamais loin de la splendeur.

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