Histoire de Téhéran

Poster Téhéran

Une histoire de Téhéran, personnelle.

Rome ne s’est pas faite en un jour, dit-on. Téhéran a mis plus de deux mille ans pour passer de l’ombre à la lumière. Au nord, il y a une chaîne de montagne, l’Elbourz, qui longe les rives méridionales de la mer Caspienne. Au sud, il y un désert, le Dacht-e Kavir. Entre les deux, Téhéran, la capitale de la république islamique d’Iran, abrite à 1 200 mètres d’altitude presque 15 millions d’habitants.

Téhéran — Wikipédia
Téhéran culmine à 1 200 mètres d’altitude
Rey, berceau de la Perse

Pour comprendre l’histoire de Téhéran, il faut connaître celle d’une petite ville, aussi vieille que le monde, Rey (ou Rhagès), située à une dizaine de kilomètres au sud. La légende de cette ville tourne d’abord autour de Zarathustra, qui y serait né au VIIe siècle av. J-C. Fidèles à leur prophète et à sa religion, le zoroastrisme, les habitants de Rey résistent face aux invasions menées par Arabes jusqu’en 640, lorsque ces derniers pillent la ville. Sous l’ère abbasside (750-1258), elle est la seconde ville de l’Empire, derrière Bagdad. Le célèbre calife Haroun al-Rachid y est né en 766. Somme toute, Rey est une ville extrêmement centrale dans l’Islam jusqu’en 1220, date à laquelle les Mongols la détruisent entièrement. Les habitants fuient vers le lieu d’accueil le plus proche, Téhéran.


Téhéran, ville royale

Ainsi, le petit village, qui jusque-là vivait paisiblement du commerce des fruits et des légumes de ses luxuriants jardins, irrigués par les qanats creusés depuis l’Alborz, voit son activité croître. Il faut néanmoins attendre le XVIe siècle pour que Téhéran acquière une importance politique. Le shah séfévide Tahmasp fortifie la ville pour en faire un lieu de refuge potentiel, au cas où l’Empire ottoman attaquerait la nouvelle capitale de la Perse, Qazvin, située à 150 kilomètres à l’est de Téhéran. Cette dernière, peuplée d’environ 20 000 habitants, se voit ceinte de remparts composés de 114 tourelles (nombre symbolique dans l’islam, puisqu’il s’agit du nombre de sourates), d’un bazar et d’une citadelle : l’Arg. De quoi bien protéger les jardins fruitiers.

Les siècles suivants, les séfévides, de shah en shah, aménagent Téhéran comme une ville royale secondaire, idéal pour la villégiature ou les négociations secrètes. En 1759, le shah Karim Khān Zend ordonne la construction d’un palais royal, aujourd’hui connu comme le palais du Golestan. Quand le shah décède, la ville est en proie à une guerre civile, remportée par Agha Mohammad Khān Qājār, qui fait de Téhéran, quoique encore peu peuplée, la capitale de la Perse en 1786. Sa descendance s’occupera de développer l’urbanisme et la démographie.

Palais du Golestan — Wikipédia
Palais du Golestan

Prendre de l’ampleur

Le chemin est long pour passer de la ville provinciale, choyée des souverains mais relativement calme en dehors de l’Arg, à la capitale iranienne d’envergure internationale. Le chah Nasseredin, durant son règne qui couvre toute la seconde moitié du XIXe siècle, rénove, élargit et peuple sa capitale. Les extensions de la ville, dont les remparts sont repoussés de plusieurs kilomètres, sont dessinées dans une architecture influencée par l’Europe, qu’il est le premier chah à visiter. Mais son règne est aussi marqué par la révolte du tabac en 1890 : après avoir cédé aux Anglais l’industrie tabatière iranienne, le shah se rétracte : les intellectuels et le clergé se sont insurgés et le clerc Hadj Mirza Hassan a émis une fatwa rendant haram (interdit) le tabac.

Passée cette crise, la ville aborde le nouveau siècle en pleine expansion. Un nouveau foyer de vie émerge autour du bazar de Téhéran, l’un des plus long du monde. En 1900, la capitale compte 250 000 habitants. Puis, en 1925, la dynastie Pahlavi, la dernière dynastie de shah, arrive au pouvoir. Reza Chah Pahlavi et son État modernisent l’architecture de Téhéran et multiplient les bâtiments publics : postes, polices, gare, etc.

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Reza Chah



Seconde Guerre mondiale

Seconde Guerre mondiale. L’opération Barbarossa allemande met fin au traité de paix germano-soviétique. Automatiquement, les Britanniques et les Américains deviennent les alliés de l’URSS. Pour soutenir les Soviétiques et les approvisionner en armes, pétroles et munitions, les Alliés mettent en place le Corridor Perse, une route qui relie le Golfe persique, où est déchargé le matériel, à l’Azerbaïdjan soviétique. Les convois doivent donc passer par l’Iran et l’Irak. De plus, l’attitude du shah Reza Pahlavi, neutre mais proche des Allemands, inquiète les Anglais au sujet de leur raffinerie d’Abadan, au sud-ouest de l’Iran. Son importance est de premier plan dans le ravitaillement allié en Europe. Raison de plus, pour le couple britannico-soviétique, d’envahir l’Iran le 25 août 1941, et de destituer le shah.

En 1943, la ville accueille les trois dirigeants Alliés, Franklin D. Roosevelt, Joseph Staline et Winston Churchill, lors de la Conférence de Téhéran. En plus de décider du partage de l’Allemagne et du débarquement en Normandie, elle scelle le sort de l’Iran : l’indépendance lui sera restituée après la guerre, promet-on au jeune chah de 22 ans installé par l’occupant, mais sans réel pouvoir politique.

Après la guerre, chose promise, chose indue. Les Soviétiques refusent de quitter la région et tentent d’exacerber les ambitions séparatistes des populations kurdes et azéries. Surtout, Staline espère bien faire de l’Iran un satellite soviétique. Mais sa tentative de coup d’État sur Téhéran échoue. Harry S. Truman respire : l’URSS n’est pas passée loin d’un accès privilégié au pétrole iranien. Après quelques négociations sous l’égide du Conseil de sécurité des Nations unies, les Russes lèvent le camp… pas sans avoir obtenu de Téhéran quelques concessions pétrolières. Cette crise marque le début de la guerre froide. On y perçoit la première tentative d’expansion du bloc communiste et, dans l’habile diplomatie dont ils ont le secret, un préliminaire à quarante ans d’endiguement (containment) américain.

conférence de Téhéran 28 novembre-1er décembre 1943 - LAROUSSE
La conférence de Téhéran


Révolution islamique

Revenons à Téhéran. L’après-guerre lui réussit. Le boom pétrolier de 1973 lui apporte une manne conséquente qui est employée à redessiner la ville. Mais les années 1970 sont surtout célèbres pour être celles de la Révolution islamique, qui renverse l’État impérial.

Le contexte

Depuis qu’il est revenu sur le trône, le shah Reza Pahlavi a en effet durci son pouvoir avec l’aide des Américains et des Britanniques. Ces derniers ont participé au renversement en 1953 du Premier ministre iranien, nationaliste, Mohammad Mossadegh (Opération Ajax). Néanmoins, le shah mène une politique violente et la SAVAK, qui assure la sécurité et le renseignement intérieur, sème la terreur. Quelques voix dans l’opposition se lèvent, et notamment celle du clergé chiite, qui depuis la révolte du tabac en 1890, se mêle volontiers de la vie politique. Parmi elles, celles de l’ayatollah Khomeiny, plusieurs fois arrêté, puis exilé, mais qui demeure une voix d’influence dans l’opposition à la « tyrannie » du shah.

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Mohammad Reza Pahlavi, dernier shah d’Iran


En 1963, se sentant menacé par l’influence grandissante du clergé et de l’hostilité de la bourgeoisie, le shah propose une série de réformes libérales pour apaiser son peuple : droit de vote aux femmes, abolition du système agraire en vigueur (inégalitaire), etc. Ces réformes, regroupés sous le nom de « Révolution blanche », ne font que temporiser. Lui sont reprochés, toujours, l’importante corruption qui gangrène le pays, sa proximité avec les Américains, et l’échec d’une grande partie des réformes promises. L’opposition s’organise alors. Les Américains exhortent le Shah à lâcher du lest et à accorder la liberté d’association aux Iraniens. Mais le meurtre à Londres de la figure de l’opposition Ali Shariati, en 1977, attise les tensions. Khomeiny, alors exilé en Irak, est au centre de l’attention, surtout lorsque son fils est retrouvé assassiné. L’opposition influence depuis l’étranger les Iraniens. Les Américains, que le shah, pressentant l’imminence d’une révolution, appelle à l’aide, louvoient et s’engagent pour la forme à soutenir le régime.


Révolution

Les prémices de la révolution ont lieu en janvier 1978 à Qom. Des étudiants et religieux manifestant en soutien à Khomeiny sont tués par la police. Les réactions sont nombreuses et, à travers tout le pays, des Iraniens marchent en leur mémoire. À Tabriz, des violences éclatent et une centaine de manifestants sont assassinés. Cette crise affaiblit l’économie. Les mesures d’austérité pleuvent. Rapidement, ouvriers, étudiants et classes moyennes protestent main dans la main contre le Shah. Le soir du 7 septembre, ce dernier proclame la loi martiale. Interdiction de manifester.

Dès le lendemain, le 8 septembre 1978, une manifestation illégale dégénère à Téhéran. Plusieurs millions d’hommes et de femmes menacent le pouvoir. C’est le « Vendredi noir », où plusieurs milliers de personnes tombent sous les balles de l’armée. Jusqu’en décembre, les manifestations et les massacres sont légion.

Trente ans après sa mort, Khomeiny reste source d'inspiration en Iran -Algerie Eco
L’ayatollah Khomeiny


Le shah joue sa dernière carte en nommant Shapour Bakhtiar Premier ministre avant de fuir l’Iran. Bakhtiar se retrouve seul à gouverner, dissout la SAVAK et négocie avec Khomeiny, exilé en France. En vain, puisque l’ayatollah arrive à Téhéran en février 1971, prend la tête du mouvement révolutionnaire et met en place un second gouvernement parallèle. Deux camps s’opposent donc, jusque dans l’armée où la tentation de rejoindre la révolution islamique est grande. Shapour Bakhtiar ne peut quasiment compter que sur elle, alors que Khomeiny possède plusieurs factions à son service. L’armée, le 11 février, choisit la neutralité. Le soir-même, Khomeiny prend le pouvoir.

Pérenniser la révolution

L’Empire d’Iran s’éteint, et commence le long rétablissement de l’ordre. Gardiens de la Révolution, proclamation de la République islamique, création du poste de Guide Suprême, etc. Bien sûr, l’histoire de la révolution ne s’arrête pas là. La prise d’otages de l’ambassade des États-Unis de fin 1979 à 1981, ou encore le coup d’État iraquien avorté, restent dans les mémoires. Khomeiny sera le Guide Suprême jusqu’en 1989. Khamenei, depuis, occupe ce poste.

Téhéran, depuis cette révolution dont l’ampleur fut internationale, a bien évolué. Elle s’est agrandie, une banlieue est apparue et les conflits irano-irakien des années 1980 ont un peu modifié le paysage. Disons qu’elle a dû essuyer quelques missiles. Mais elle reste une ville vivante, pleine de culture, indéfinissable tant elle et ses habitants sont pétris de contradictions. Mais qui ne l’est pas, lorsqu’on a tant vécu, lorsque le chemin qui nous précède remonte jusqu’à la nuit des temps ?

Il y a quelque chose, dans l’histoire de Téhéran, qui est invisible. Qui transcende les siècles, les déchirures et les divisions. Quelque chose à part.


Marcus Tullius n’est pas historien et ce texte ne saurait revendiquer la rigueur des ouvrages spécialisés. Vous remarquez une erreur dans cette histoire de Téhéran, vous voulez suggérer un ajout ? Merci de lui en faire part en commentaire.

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