L’art de se bourrer la gueule selon Charles Baudelaire

L’affreux dix-neuvième siècle

Le dix-neuvième siècle constitue, dans l’histoire de l’art, un tournant majeur. La beauté est réinventée. Une vieille tradition, pourrait-on dire, voulait que le Poète (avec un P majuscule car ce n’est pas n’importe qui) soit inspiré par les dieux, le Dieu ou tout autre entité métaphysique ; qu’à travers la bouche de l’artiste, la parole divine s’exerce. Après la Révolution française, la révolution esthétique hégélienne change la donne, de sorte que les artistes, au premier rang desquels les poètes, doivent se confronter à une monde sans absolu, sans idéal. Affreusement immanent. Les choses métaphysiques qui jusque-là titillaient leurs inspirations se sont tues. Que faire ?

La tâche est compliquée pour Baudelaire et consorts. Dehors, c’est un monde nu qui les attend, sans les atours d’aucun idéal, et comment écrire de la poésie dans un monde vide, comment « être poète » ? Avant, c’était simple, la figure du poète était davantage celle du serviteur, offrant son talent et son acuité à une idée, à un rêve, à une beauté qui dépassait le réel. Mais désormais, comment imaginer une beauté « moderne » ? Une beauté qui ne serait plus la dépositaire d’une idée quelconque, ni une expression de l’absolu ?

Du rhum des femmes de la bière…

Le poète du dix-neuvième erre dans les rues des grandes villes, dans le Paris crasseux, parfois révolutionnaire, toujours bruyant. Mais le monde ne lui apporte plus cette ivresse d’autrefois. Il n’y a plus rien de grand pour le rendre bavard. De nouvelles choses apparaissent manifestement, des notions plus simples, plus sombres, comme la mort ou le temps qui passe. Voilà ce qu’est le spleen : la passion du néant, la vacuité existentielle du néant urbain, qui rend inutile le travail poétique. Alors le poète doit s’enivrer, lui-même.

Être ivre, pour Baudelaire, qu’est-ce que c’est ? Peut-être l’état dans lequel on est stupéfait par rien, par la « simple simplicité » des choses, là où l’homme sobre serait tout à fait indifférent. L’ivresse permet la surprise, la curiosité, et donc l’attention. Ce qui nous amène à ce joli paradoxe : l’homme (ou la femme, bien sûr) ivre est, d’une certaine manière, bien plus lucide que celui (ou celle, of course) qui est sobre et donc aveugle. Et le poète, celui autrefois porté par les grandes idées et les grandes religions, apathique devant ce monde vide et vidé d’idéal, s’enivre, et grâce à son ivresse, découvre d’autre chose, une nouvelle existence, une nouvelle position d’où il peut regarder différemment ce qui l’entoure. Il s’enivre et il approfondit le réel. Quand on s’enivre, on ne s’évade pas, mais plutôt l’ivresse transfigure le réel pour faire apparaître une sorte de vérité, invisible à celui qui n’est pas ivre, sclérosé par la routine, par la trop grande sobriété, et aussi par l’ego, ce Moi qui prend tellement de place qu’il nous empêche d’accéder à une certaine authenticité des choses autour de nous, et que l’ivresse chasse en en démasquant l’impertinence.

L’ivresse est donc salvatrice, et elle provient de n’importe où. Du vin, de la vertu, de la poésie. Enivrez-vous, pas trop, juste assez pour porter un regard différent sur le monde, les objets, les situations. Car il ne s’agit pas d’être ivre mort, mais bien d’être ivre pour vivre davantage.



Notre message de prévention aux risques liés à l’alcool (au cas où certains confondraient ivresse et alcoolisation) :

Vino forma perit, vino corrumpitur aetas,

Vino saepe suum nescit amica virum.

Properce (Elégies, livre II, XXXIII, v. 33-34)

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